Tranquillement assis, faire quelque chose

          TRANQUILLEMENT ASSIS, FAIRE QUELQUE CHOSE 

En 2007, lors d’une période de doute liée à mon arrivée en France, je me suis posé une étrange question: à quoi sert l’art? Existe-il un langage artistique qui tendrait vers un langage universel? Avec mes pensées, je suis allé fouiller les limites et attaches de l’art et la vie entre eux. Je me suis dit: est ce qu’il y a réellement des frontières qui délimitent l’art et la vie? À quel moment je vis, à quel moment je créé? Jusqu’où sont-ils unis, est-il seulement possible de les dissocier l’un de l’autre? Je me propose ici de survoler les rapports entre art et vie, par mon travail, en m’appuyant sur des œuvres et pensées d’artistes qui les ont fondu en un corps non séparable.
Le mot « vivre » dans la langue chinoise est extrêmement puissant; sa force ne vient pas du cri, ni de l’attaque, mais de l’acceptation. Supporter les responsabilités de la vie, supporter le bonheur, la douleur, l’ennui de la réalité. Les gens muets prennent le silence comme la seule manière d’accepter la société et les autres, sans considérer la justice, ils gardent en eux les injures et cachent profondément toutes les douleurs dans leur cœur.
 
Ma concentration va aux objets, aux moments et aux rituels qui entourent et occupent mon environnement; dans mon habitat et au dehors. L’insignifiant est important. Que je m’ennui, que je reste tranquille, laissant passer le temps; une action pourquoi pas -regarder les poissons tourner en rond dans leurs bocaux. J’utilise cette matière vie et puise en elle pour créer; un nouvel objet, un dessin, une vidéo, une installation, une performance. Ma façon de vivre, ma vie même, simple, primaire, est source directe de mon travail artistique.
Je marche beaucoup. Des objets, des choses, laissés là dans la rue; d’autres, morceaux de la nature. Je les repère, choisis, stock et collectionne. Une chose laissée-pour-compte, rejetée par la société sur les trottoirs ou ailleurs; car vielle, démodée, ou plus fonctionnelle, j’y trouve là de l’humour, de la dérision, et de la poésie. M’entourant, ils deviennent mon matériel de création. Puis quand l’heure vient, je reconstruis, assemble, transforme et compose avec eux. La simplicité de mon action est importante, le caractère de l’objet choisi est fragile, il doit être conservée, mise en valeur par le nouvel objet créé, qui sera l’objet exposé. Plusieurs lectures, sens, sont possibles; je cultive du silence autour de mes pièces. Ainsi mon travail découle du travail de recyclage; me permettant des jeux philosophiques autour du quotidien qui font trace d’une forme culturelle. Car ce qui est créé par dessus ce qui a déjà vécu, tend à appeler la nature éphémère et fragmentaire de l’expérience individuelle; en même temps, c’est cette vie qui reste – et par là, s’ouvre sur des questions sociales.
Dans le lieu d’exposition, j’installe les objets de manière à créer un espace qui peut rappeler l’habitat, troublant car n’a pas de sens. Je les mets en scène et me mets en scène, au milieu d’eux. Je peux défaire le tissage d’une corde avec mes doigts, lentement, qui forme au fur et à mesure une boule grossissante de fil.  Je peux aussi faire autre chose. La pièce reste installée quand j’arrête. Je permets aux regardeurs de s’allonger à ma place, de continuer l’action; s’ennuyer à ma place. Ce que je fais au milieu de mes objets peut être fait par les autres. C’est là que mon expérience individuelle s’ouvre à un fait de société, dans la participation, chacun peut s’y reconnaitre. Il est seul à ma place.
« En vain s’il ne le fait pas, en vain s’il le fait, même si en vain il faut le faire. », cette seule parole de l’artiste Song Dong, prononcée lors du vernissage de son exposition personnelle m’a beaucoup inspiré. En 1995 il commence Les Journaux à l’eau: une pierre, un bol plein d’eau et un pinceau, ce sont les trois éléments de son œuvre. Chaque jour avant d’aller dormir, il mouille son pinceau dans l’eau claire et écrit le journal sur la pierre. À coté, Robert Filliou a écrit: “L’art c’est ce qui rend la vie plus intéressante que l’art". Du lien de l’art à la vie il pense: « L’ART est une fonction de la VIE plus FICTION, la fiction tendant vers zéro.». L’art est, avec lui, une pensée spirituelle. Il est dans la tête, il est dans la vie, il est création permanente et fête permanente de la vie. Aussi, Duchamp dit: «Ma meilleure œuvre est ma vie.», «J’aime mieux vivre, respirer, que travailler. Je ne considère pas que le travail que j’ai fait puisse avoir une importance quelconque au point de vue social dans l‘avenir. Donc, si vous voulez, mon art serait de vivre; chaque seconde, chaque respiration est une œuvre qui n’est inscrite nulle part, qui n’est ni visuelle ni cérébrale. C’est une sorte d’euphorie constante. ». L’attitude artistique qu’il présente est de vivre, occuper le monde, le traverser logement et sans laisser de trâce. Il libère la créativité, s’oppose aux conventions par le refus du travail, et le détournement de l’idée de l’oeuvre. Pour finir, Gilbert et George définissent leur quotidien en le décrivant d’une manière simple et naturelle qui montre le caractère important et permanent du “vivre", sans limite avec leur pratique artistique:
 “Nous ne sommes que des hommes-sculpteurs :
se lever chaque jour, se promener parfois, lire un peu, manger très souvent, penser tout le temps, fumer de temps en temps, observer,
regarder les choses, faire l’amour chaque nuit, s’amuser, s’encourager, combattre l’ennui, rester soi-même, rêver dans la journée,
voyager, peindre un peu, se parler de manière détendue, boire du thé, se sentir fatigué, danser parfois, beaucoup philosopher, ne jamais critiquer, siffler une mélodie, se retirer doucement, avoir une crise de rire, saluer poliment et attendre la fin de la journée.
Sincèrement,
Gilbert et George
      Art pour tous, automne 1970, Londres"
L’artiste est tout d’abord un être humain, comment être « humain »? Vivre artistiquement, mener une vie poétique… s’essayer à la travailler, se travailler; l’améliorer, s’améliorer? Être artiste est «une pratique» sans coupure, un processus d’apprentissage et de perfectionnement continuel.
L’art est comme une promenade. “L’art, c’est là où tu vis, c’est là où tu travailles" dit Filliou; “Tranquillement assis, faire quelque chose" je dis à mon tour.