L’art de pêcher selon Dexi TIAN

                L’art de pêcher selon dexi Tian

 Il dit s’appliquer à faire de l’expérience même de vivre l’objet de son art. On pourrait croire qu’il s’agit là d’un idéal fantasmatique alors que Dexi Tian a réellement adopté les principes d’une conduite fondée sur une attitude de modestie, de retenue et d’observation minutieuse qui se concrétise par une économie de gestes et la réalisation d’installations en équilibre délicat entre silence, lenteur et harmonie.

Tout a commencé avec la pêche. La vidéo d’un hameçon qui se balance entre le ciel et l’eau restitue la temporalité et la tension dans laquelle évolue le pêcheur immobile, attentif et patient mais prêt à agir, dans l’attente que le poisson morde et, quand il sera hors de son élément, inquiet de cet être différent qui ne peut vivre que dans l’eau.

Ce contact mystérieux avec « le monde du dessous » a débordé dans sa vie et une pratique artistique marquée par la fluidité, la transparence, les reflets, les variations de la lumière…

Entre autres exemples qui décriraient cette attitude,

Pendant deux ans, conserver, malgré les aléas des déménagements, des litres de l’eau d’un lac précis à cause de sa teinte verte si particulière et de son odeur spécifique. En laver le sol pour conférer à l’espace ambiant ce parfum d’eau douce légèrement vaseuse, qui l’imprègne d’une présence à peine perceptible et pourtant apaisante.

Mettre en scène la vie d’organismes vivants minuscules tels des colimaçons ou collectionner des matières organiques comme des pépins de raisin.

Saisir l’opportunité d’un rond de lumière au sol filtrant d’un hublot pour y placer un petit bloc de marbre dont l’ombre produit une monumentalité inattendue et ménager pour celui ou celle qui regarderait à travers la petite fenêtre criblées de mouches écrasées depuis longtemps, la découverte d’une coulée de verre émietté le long des marches d’un escalier.

Apprendre à laisser s’écouler le temps, allongé sur le sol, en s’occupant à démêler les brins d’un cordage synthétique tressé dont l’extrémité se transforme peu à peu en une houppette vaporeuse.

Mettre ses pas dans ceux de Tchouang Tseu, Tarkovski, Song Dong, tout en aspirant à devenir une de ces figures simples, un de ces braves hommes du film Still Life de Jia Zhangke acceptant, tout en lui résistant, la fatalité.Se dépouiller des symboliques lourdes pour s’inscrire volontairement dans l’impermanence et le grand cycle des transformations incessantes entre vie et mort.

Dans un monde qui recherche la satisfaction immédiate des désirs dans la possession d’objets interchangeables et sans cesse remplacés, Dexi Tian préfère recueillir les choses abandonnées plutôt que d’en acquérir ou d’en fabriquer. Il choisit de les relier entre elles en respectant leurs qualités dans un rapport étroit à un moment, à la nature et à la configuration du lieu où il intervient.

Sans éclat ni emphase, il affirme avec constance une prévenance envers ce qui l’entoure qui englobe êtres vivants et objets inertes. Le soin qu’il prend à donner de l’importance à de tout petits événements, à des choses ou à des êtres discrets est empreint d’un étonnement sans cesse renouvelé qui les rend exceptionnels. Il en concentre la présence en accueillant les imprévus pour les inclure dans un processus de déplacements et de relations et s’emploie ainsi à réactiver la circulation du sens.

 

Michèle Waquant, juillet 2012